
Derrière la légende, il y a toujours un homme. C’est précisément ce que nous rappelle cette pièce signée Michael Sadler et mise en scène par Christophe Lidon : non pas le cinéaste adulé dont les œuvres jalonnent l’histoire du septième art, mais un vieillissant despote aux pulsions incontrôlables, rattrapé par ses propres démons. Hitchcock et Mary Rose s’avère être bien davantage qu’une simple évocation nostalgique du Hollywood doré des années soixante, c’est une plongée vertigineuse dans les mécanismes de l’emprise et de la domination. Il y a une résonnance certaines avec les scandales qui ont secoué l’industrie du divertissement des décennies plus tard.
Nous sommes en 1964. Dans la suite feutrée du Château Marmont, le cinéaste au faîte de sa notoriété réunit la scénariste Jay Presson Allen et sa protégée du moment, Tippi Hedren. Le but est de préparer la présentation du projet Mary Rose, adaptation d’une œuvre de J.M. Barrie, le père de Peter Pan, devant le tout-puissant Lew Wasserman. La répétition va déraper et virer au cauchemar pour Tippi Hendren.
Le dispositif dramaturgique imaginé par Sadler est habile : La répétition à huis clos devient le théâtre d’une double narration : les scènes du film s’entremêlent à la réalité de plus en plus oppressante de la chambre d’hôtel, créant un jeu de miroirs saisissant entre la fiction et les agissements du réalisateur. Les thèmes du scénario (la disparition, le temps suspendu, la possession) éclairent les dérives du cinéaste.
Christophe Lidon signe une mise en scène élégante visuellement et fluide. Tout concourt à immerger le public dans une atmosphère résolument cinématographique. Le trio de comédiens constitue sans conteste le cœur battant du spectacle. Éric Prat compose un Hitchcock d’une troublante crédibilité : silhouette imposante, regard oscillant entre la prédation et une fausse naïveté, il restitue avec une précision saisissante les contradictions d’un génie aux pieds d’argile. Mélanie Page incarne Tippi Hedren avec justesse : d’abord soumise aux injonctions du maître, elle se révèle dans les instants de rébellion, traduisant avec intensité la détresse d’une femme acculée qui choisit finalement de résister. Marjorie Frantz, en scénariste aguerrie naviguant entre ironie cinglante et solidarité féminine, apporte à l’ensemble une respiration bienvenue et un contrepoint savoureux.
Au théâtre de l’Œuvre jusqu’au 20 décembre 2026
