Théâtre

Louise Weber, dite la Goulue

Il y a des destins qui semblent trop grands ou trop fous pour tenir dans une seule existence. Celui de Louise Weber, née en 1866 dans le petit peuple parisien et disparue soixante-trois ans plus tard dans le dénuement le plus complet, est de ceux-là. Blanchisseuse devenue reine du French Cancan, première à retrousser ses jupes jusqu’à la ceinture sur une scène, elle bousculait les convenances avec une jubilation revendiquée. Partenaire de Valentin le Désossé, familière de Renoir et de Mistinguett, elle n’appartenait à aucune case.Rendue éternelle par le pinceau de Toulouse-Lautrec, célébrée dans les cabarets les plus courus de la capitale, adulée par les puissants et les artistes de son temps, elle fut aussi une femme blessée, engagée, libre jusqu’à l’excès. Louise Weber était féministe avant que le mot n’existe vraiment. C’est cette trajectoire fulgurante et douloureuse que le Théâtre du Lucernaire accueille cet été.

Le pari était audacieux : confier à une seule comédienne le soin de traverser six décennies d’une vie aussi dense. Delphine Grandsart le relève avec un brio confondant. Récompensée en 2018 pour ce rôle, elle y revient avec une maîtrise et une présence qui laissent sans voix. Dès les premières minutes, la fusion avec son personnage est totale. Le texte ciselé de Delphine Gustau, également à la mise en scène, lui offre une langue à la fois populaire et tranchante, où l’argot côtoie la fulgurance.

Le dispositif scénique, sobre et ingénieux, divise l’espace en trois zones distinctes, chacune baignée d’une lumière différente, vive par ici, crépusculaire par là, et correspondant à autant de chapitres d’une vie riche ne rebondissements. D’un côté, une table et un miroir sur pied évoquent les coulisses d’un établissement de nuit. Au centre, un paravent drapé de rouge figure la scène dans toute sa splendeur et de l’autre côté, une pénombre pesante. L’éclairage de Jacques Rouveyrollis et la composition musicale originale de Matthieu Michard enveloppent l’ensemble d’une atmosphère idéale à la suggestion.

La comédienne traverse les six décennies tout en finesse, l’émotion à fleur de peau : qu’elle soit une fillette de six ans, une femme au faîte de sa gloire ou vieille dame titubante rongée par le chagrin après la disparition de son fils. Chaque âge trouve son incarnation juste, sa voix propre, sa façon d’occuper le plateau.

Quatre-vingts minutes d’une intensité rare, portées par un talent exceptionnel.

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