
Il est des œuvres qui traversent les siècles sans prendre une ride, non parce qu’elles sont belles, mais parce qu’elles sont vraies. Volpone, écrite en 1606 par Ben Jonson, un contemporain de Shakespeare, appartient à cette catégorie rare. Quatre cent vingt ans après sa création londonienne, la voilà de retour sous les frondaisons du Bois de Boulogne, à l’Orangerie de Bagatelle, dans le cadre des Culturelles, portée par la Compagnie Le Jour de la Lune dans une adaptation libre et enlevée signée Carine Montag. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que la bête n’a rien perdu de ses crocs.
Le dispositif narratif est d’une perversité délectable. Volpone est un opulent bourgeois vénitien sans descendance, en parfaite forme, qui s’amuse à simuler l’agonie pour observer le spectacle édifiant de ses prétendus amis se transformer en vautours. Épaulé par Mosca, son valet aussi retors qu’une mouche sur un festin, il reçoit dans son lit de faux mourant une procession de cupides en tout genre : Corbaccio le corbeau, Corvino la corneille, Voltore le vautour. Chacun rivalise de générosités intéressées dans l’espoir de figurer en tête du testament. La satire est féroce, le tableau humain impitoyable, et pourtant on ne cesse de rire.
Car c’est bien là le génie de Jonson, et le mérite de cette production : transformer la noirceur en jubilation. Carine Montag, dont la mise en scène allie précision chirurgicale et vitalité communicative, ne cherche pas à moraliser. Elle laisse chaque personnage s’enfoncer dans ses propres turpitudes avec une égale bienveillance satirique, sans désigner de bouc émissaire ni distribuer de bons points. Tout le monde est coupable et c’est pour cela que tout le monde est drôle.
La distribution réunie autour de ce projet est à la hauteur de l’ambition. Le duo central fonctionne avec une complicité évidente, oscillant entre la farce assumée et des instants de comédie plus subtile. La galerie de seconds rôles est composée avec soin, chaque silhouette trouvant sa juste place dans cette farandole de l’avidité.
Le texte, dans son adaptation contemporaine, frappe par sa pertinence. Les répliques fusent et la mécanique de la farce tourne avec une belle régularité jusqu’à un dénouement qui rappelle utilement que le plus habile des manipulateurs n’est pas toujours celui qu’on croit.
A l’Orangeraie du parc de Bagatelle. en alternance avec le marchand de Venise (Shakespeare) par la même compagnie.
Distribution :
Jean-François Vinciguerra : Volpone
Jean-Matthieu Hulin : Mosca
Emmanuel Guillon : Voltore
Cyril Ripoll : Corbaccio
Xavier Fagnon : Corvino
Céline Ronté : Lady Political Would Be
Patrick Courtois : le juge
Damien Boisseau : Bonario
Carine Montag : Celia
