
L’Opéra Bastille affiche complet pour cette nouvelle reprise du Barbier de Séville signé Damiano Michieletto et le public debout au rideau final dit mieux que n’importe quel commentaire ce que la soirée avait de magnifique. Deux siècles après sa création chaotique, l’œuvre de jeunesse de Rossini (il avait vingt-quatre ans) n’a rien perdu de sa vitalité foudroyante, et cette production lui rend un hommage à la hauteur de son génie.
Paolo Fantin a imaginé un quartier populaire méditerranéen dont le bâtiment central, juché sur une tournette, dévoile au fil de ses rotations une succession d’intérieurs colorés, d’escaliers en cascade, de fenêtres animées qui sied parfaitement à l’esprit de la partition. Les costumes de Silvia Aymonino achèvent de planter ce décor haut en couleur, quelque part entre grunge et fantaisie.
Ce qui frappe dans ce dispositif, c’est le mouvement qui l’habite en permanence. Pendant qu’une fenêtre s’ouvre sur une séance de gymnastique, une femme pend du linge à sécher un peu plus haut, tandis qu’au rez-de-chaussée des joueurs de cartes s’attardent sur la terrasse du bar. Plusieurs actions se déroulent simultanément, offrant à l’œil du spectateur une liberté de circulation rare. L’ensemble fonctionne avec une fluidité remarquable, témoignant d’un travail de plateau minutieux et d’une cohésion de troupe exemplaire : chaque personnage, jusqu’aux plus secondaires, possède son existence propre, ses manies, sa trajectoire. C’est cette alchimie collective qui donne à la production son souffle et sa chaleur.

Au pupitre, le chef Jader Bignamini s’impose comme l’un des grands artisans de cette réussite. Dès l’ouverture, il propose une lecture singulière et précieuse avec une attention portée aux silences qui rappelle combien Rossini écrit avant tout pour la scène. Cette vision, loin d’être anachronique, révèle au contraire la modernité d’une œuvre trop souvent réduite à ses seuls feux d’artifice.
Si la soirée devait se résumer à un seul nom, ce serait celui de Léa Desandre. La mezzo-soprano, avec une voix riche en rondeur et en ampleur, s’impose sans effort sur le vaste plateau de Bastille. Dès «Una voce poco fa », elle subjugue la public. Son jeu est d’une intelligence rare : sous les dehors espiègle de la pupille, la femme déterminée avec sa résistance farouche est prête à surgir. Sa complicité avec le toujours très talentueux Huw Montague Rendall (le public est conquis dès son arrivée sur scène et son « Largo al factotum » ) ajoute à la crédibilité de leur duo. Jack Swanson fait des débuts prometteurs dans le rôle du Comte Almaviva en montant progressivement en puissance.

Nicola Alaimo, seul rescapé de la distribution précédente, confirme pourquoi son Bartolo est aujourd’hui sans rival : l’ampleur vocale, la diction ciselée et sa truculence font de chacune de ses interventions une leçon de style. Son « A un dottor della mia sorte » est fort applaudi. Adolfo Corrado prête à Basilio une voix basse aux graves impeccables. Isobel Anthony, en Berta déjantée, tire pleinement parti de son air avec un humour savoureux. Quant aux chœurs, préparés par Alessandro Di Stefano, leur prestation est irréprochable.
Une production qui n’a pas pris une ride, portée par une distribution magnifique et une direction musicale d’exception, le Barbier rossinien dans toute sa splendeur.
A l’Opéra bastille jusqu’au 5 novembre 2026

