Théâtre

Mystère à Silent Pool

Le 3 décembre 1926, Agatha Christie s’évanouit dans la nature anglaise. Sa voiture retrouvée abandonnée près de l’étang de Silent Pool, onze jours de silence absolu, une réapparition sous une fausse identité dans une maison de repos. La Compagnie des Ballons Rouges a eu l’excellente idée d’en faire le point de départ d’une aventure scénique signée par trois de ses membres : Carla Girod, Drys Penthier et Axel Stein-Kurdzielewicz. Le résultat est une franche réussite.

Pour élucider l’affaire, deux enquêteurs sont mandatés : l’inspecteur Kenward et son adjointe Hastings, clin d’œil malicieux au fidèle compagnon de Poirot. Le premier, campé avec un bel aplomb comique par Drys Penthier, est de ces policiers convaincus de leur propre génie alors que tout leur échappe, proche d’OSS 117 dans sa façon de parler. La seconde, incarnée avec beaucoup de finesse par Carla Girod, est secrètement admiratrice de la romancière et, surtout, bien plus perspicace que son supérieur ne veut l’admettre. Ce tandem déséquilibré est le moteur jubilatoire de toute la pièce.

Autour d’eux gravite une galerie de figures soigneusement construites : un époux volage pressé de tourner la page (Axel Stein-Kurdzielewicz, d’une froideur parfaite), une amie proche dont la loyauté mérite examen (Justine Marçais, tout en nuances), un éditeur dont les ambitions personnelles semblent primer sur tout le reste (Émilien Raineau, charismatique à souhait), et une gouvernante aussi dévouée à sa patronne qu’hostile au reste du monde, double rôle tenu avec un talent évident par Camille Delpech, qui prête également ses traits à Agatha Christie elle-même. L’ensemble est solidement tenu, et l’on sent une troupe soudée, visiblement heureuse de jouer.

La scénographie, conçue par David Legras et Axel Stein-Kurdzielewicz, mérite une mention particulière. Des cloisons pivotantes au graphisme proche de la bande dessinée permettent de glisser en quelques secondes du manoir familial aux rives de Silent Pool, en passant par Scotland Yard ou les bureaux d’un éditeur londonien. Sobre, ingénieux, parfaitement accordé au ton du récit. Les tenues vestimentaires, elles, restituent avec soin l’atmosphère de l’Angleterre des années vingt.

Ce qui distingue ce spectacle d’un simple exercice de style, c’est la qualité de l’écriture. Les auteurs ont manifestement creusé leur sujet et l’œuvre de Christie est convoquée avec précision, les rebondissements s’enchaînent avec une belle maîtrise, et le dénouement, qu’on ne voit pas venir, tient toutes ses promesses. En filigrane, des thématiques sérieuses affleurent comme la condition des femmes sans jamais alourdir une mécanique qui reste avant tout légère et enlevée.

Cette comédie policière à l’anglaise est une soirée en famille assurée, portée par une jeune compagnie dont le troisième spectacle confirme un talent bien réel.

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