
Vienne, 1823. Un homme âgé, hanté par les spectres de son passé, se confesse au public : il prétend être l’assassin de Wolfgang Amadeus Mozart, mort trente-deux ans plus tôt. Cet homme, c’est Antonio Salieri, et sa confession ouvre la porte à l’une des grandes énigmes psychologiques du théâtre moderne. Peter Shaffer a construit sa pièce sur un mythe (car c’en est un, aucune preuve historique ne l’étaye) mais un mythe d’une puissance dramaturgique très efficace.
Olivier Solivérès s’empare de ce texte culte avec un style qui rappelle l’adaptation cinématographique de Miloš Forman, tout en lui imprimant sa propre signature. Dès le hall du théâtre, l’immersion commence : costumes d’époque, musiciens en perruque jouant Mozart, lumière à la chandelle. Le spectateur ne franchit pas seulement le seuil du Théâtre Marigny, il traverse un portail vers le XVIIIe siècle viennois.
Qu’advient-il quand un homme de talent, travailleur et vertueux, se voit soudain confronté à un génie qui ignore les règles qu’il s’est imposées ? Salieri est persuadé d’avoir conclu un marché avec le Ciel : sa droiture morale en échange de la gloire. Mais voilà que Mozart arrive, insolent, vulgaire, génial, sans respecter aucune des valeurs qui ont structuré la vie du maître établi. La trahison ressentie libère chez Salieri une rage destructrice. Il ne peut en vouloir à ceux qui préfèrent Mozart : ils ont raison. Il ne peut qu’en vouloir à ce jeune homme qui, sans le vouloir, a mis en lumière l’abîme entre son propre talent et celui du prodige. Et progressivement, Salieri en vient à haïr Mozart.
Jérôme Kircher incarne ce Salieri avec une noirceur fascinante. Son charme de séducteur ambitieux se transforme en malveillance calculée. C’est un homme qui comprend le génie sans pouvoir l’atteindre et cette lucidité même devient son supplice. Face à lui, Thomas Solivérès campe un Mozart d’une exubérance débordante, presque enfantine. Blond, perruque ébouriffée, il bondit sur scène, rit à gorge déployée, lance des plaisanteries scatologiques. Son énergie est contagieuse, son impertinence absolue. Lison Pennec brille en Constance Mozart, incarnant avec finesse l’équilibre fragile entre responsabilité et dévouement. Le reste du casting est à l’avenant, ils sont tous talentueux.
La mise en scène orchestre tout cela avec une fluidité remarquable. Les tableaux s’enchaînent sans blanc, comme les mesures d’une partition bien réglée. Et la musique agit comme le véritable cœur battant de la pièce. Les airs célèbres de Mozart (L’Enlèvement au Sérail, Les Noces de Figaro, La Flûte enchantée, le Requiem) ne sont pas des ornements : ils sont la substance même du drame. La scène finale, où Salieri se fait dicter le Requiem par Mozart, est émouvante.
A Marigny jusqu’au 3 janvier 2027
