
Stéphane Guillon, connu pour son verbe acéré et ses critiques mordantes à la radio, franchit une nouvelle étape de sa carrière en incarnant Robert Badinter au Théâtre Antoine. Nina Pynson a écrit cette pièce, mise en scène par Jérémie Lippmann, non comme un simple hommage, bien que Badinter ait franchi les portes du Panthéon en octobre 2025, mais comme une interrogation sur la justice, la mémoire et ce que nous faisons des grandes consciences qui nous précèdent.
Ce qui marque dans cette reconstitution dramatique, c’est qu’elle ne se contente pas de célébrer un monument. Elle expose les fissures, les incertitudes, les tourments intimes d’un homme que l’histoire a figé en statue. Guillon découvre, en travaillant le personnage, ces doutes qui rongent Badinter avant et après ses plaidoiries. Se demande-t-il s’il n’a pas omis un argument décisif ? A-t-il trouvé les formules qui convaincraient ? Cette vulnérabilité humanise le grand avocat, le ramène à la condition mortelle.
Le procès de Patrick Henry, en 1977, constitue le cœur battant de la pièce. Badinter comprend rapidement qu’il ne sauvera pas la tête de l’accusé en le défendant sur le terrain des faits. Il déplace alors l’enjeu : peut-on se faire justice soi-même ? Sommes-nous une société de barbares si nous tuons celui qui a tué ? Cette reformulation de la question transforme un procès criminel en débat civilisationnel. La scénographie de Jacques Gabel, avec ses panneaux noirs qui tombent comme des couperet à chaque transition, maintient la présence de la guillotine dans les interstices du spectacle.
Mais Pynson et Lippmann ne s’arrêtent pas là. Ils élargissent le portrait en montrant Badinter ministre de la Justice, porteur de réformes qui prolongent ses convictions d’avocat. L’abolition de la peine de mort s’inscrit dans un continuum : la réforme de 1982 supprimant les discriminations pénales envers les homosexuels révèle un homme animé par une exigence morale inflexible, une rigueur qui traverse tous les domaines de l’action publique.
Ce qui rend cette pièce particulièrement émouvante, c’est la manière dont elle tisse l’histoire personnelle et l’histoire collective. Le père de Badinter, arrêté par la Gestapo lyonnaise de Klaus Barbie, déporté, ne reviendra pas. Devenu garde des Sceaux, Badinter porte la loi permettant l’enregistrement des grands procès historiques, loi qui servira à filmer le procès Barbie en 1987. Son exigence de justice concerne donc aussi l’homme qui a détruit sa famille. Cette convergence entre le deuil intime et l’action politique donne au spectacle une densité rarement atteinte.
Stéphane Guillon, malgré une ressemblance physique lointaine, capture l’éloquence caractéristique de l’avocat dès le lever de rideau. Accompagné de Garance Bocobza et Mathias Maréchal, il incarne une force déterminée. La mise en scène privilégie la clarté du récit, refusant les artifices pour mieux servir le propos.
L’héritage de Badinter demeure-t-il vivant, un socle pour défendre l’État de droit ?
Au théâtre Antoine jusqu’au 3 janvier 2027
