
Le Ballet de l’Opéra de Paris a choisi une soirée sous le signe de la traversée intérieure. Trois œuvres, trois univers radicalement distincts.
Vers un pays sage de Jean-Christophe Maillot
La première pièce est aussi la plus chargée d’affect. Vers un pays sage, né en 1995 au lendemain de la disparition du peintre Jean Maillot, est une œuvre filiale autant que chorégraphique. Son auteur, directeur des Ballets de Monte-Carlo, aura attendu trente ans et une invitation de José Martinez pour franchir enfin le seuil de Garnier. Cette rencontre tardive avec la troupe parisienne a manifestement produit l’alchimie attendue.
Sur les pulsations électrisantes de Fearful Symmetries de John Adams, douze danseurs (Roxane Stojanov, Marine Ganio, Hohyun Kang, Inès McIntosh, Letizia Galloni, Claire Teisseyre, Thomas Docquir, Pablo Legasa, Florent Melac, Marius Rubio, Nikolaus Tudorin et Micah Levine) se lancent dans ce qui ressemble à une course effrénée contre le temps. La partition dynamique de John Adams propulse les corps dans un élan collectif. L’univers visuel déploie une palette chromatique généreuse qui contraste avec la rigueur de l’écriture gestuelle. Ce n’est pas la virtuosité seule qui frappe ici, mais l’engagement total des interprètes, cette façon de se jeter dans l’œuvre comme on se jette à l’eau. Trente minutes d’une intensité communicative qui laissent le souffle court.
Rearray de William Forsythe
Après l’entracte, William Forsythe s’empare de la scène avec Rearray, pièce conçue à l’origine en 2011 pour le duo légendaire Sylvie Guillem et Nicolas Le Riche, ici réagencée pour trois interprètes. Le titre lui-même porte sa propre définition : défaire pour refaire, redistribuer, recommencer autrement. Hannah O’Neill, Andrea Sarri et Shale Wagman se confrontent avec talent à une écriture déconstruite, hachée, délibérément déséquilibrée, où la répétition d’une même séquence de mouvements devient le terrain d’une investigation sur l’instabilité de la forme. La musique de David Morrow et les lumières de Tanja Rühl tressaillent en écho aux ruptures gestuelles, créant un espace scénique qui semble lui-même en perpétuelle reconfiguration.
Busk d’Aszure Barton
La soirée se termine sur la première apparition à l’Opéra Garnier d’Aszure Barton, figure majeure de la danse contemporaine internationale et pourtant encore peu familière du public français. Busk, datant de 2009, tire son nom d’un double ancrage linguistique : le verbe espagnol buscar (fouiller, chercher) et l’expression anglaise désignant les artistes de rue. Cette double étymologie nous indique l’esprit de la pièce : une quête menée avec l’urgence et la générosité de ceux qui jouent pour survivre.
Vêtus de larges habits sombres à capuche, les 18 danseurs évoquent tantôt une confrérie mystérieuse, tantôt des officiants d’un rite dont on ne connaîtrait pas les règles. La palette musicale, éclectique et surprenante allant du folklore tsigane à des résonances quasi sacrées nourrit une gestuelle qui sollicite le corps dans sa totalité . La scénographie sculpte l’espace en zones d’ombre et de clarté, donnant à chaque configuration une densité dramatique impressionnante. Le public de Garnier ne s’y trompe pas et fait un triomphe aux artistes et à la chorégraphe.
Au Palais Garnier jusqu’au 7 novembre 2026
