Théâtre

les Damnés

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Conversation autour de mochis :

Paris, quartier du Montparnasse

Par un bel après-midi estival, deux amis, Laurent et Valérie, discutent, confortablement installés à la terrasse d’un salon de thé japonais. « Comment va le travail ? »,… une banale discussion pourrions-nous dire, si justement celle-ci n’allait pas, au hasard d’un mot, prendre une toute autre tournure … Tendez donc l’oreille un instant :

Valérie : Bon, dis moi, tu ne m’as pas donnée rendez-vous ici, juste pour le simple plaisir de déguster une pâtisserie « maison » ?

Laurent : Tu me connais, je pourrais me damner pour une gourmandise …

Valérie : Ah tiens, c’est drôle que tu emploies ce verbe : « damner ». Cela me fait penser à la pièce jouée il y a peu à la Comédie française. Tu sais, celle imaginée d’après le scénario de Luchino Visconti, Nicola Badalucco et Enrico Medioli … Je l’ai enfin vu, juste à la fin de sa période d’exploitation. Cette histoire qui se déroule en Allemagne en 1933, en pleine montée du national-socialisme et qui met en scène une riche famille propriétaire d’aciéries de la Ruhr.

Laurent : Evidemment que je l’ai vue. D’ailleurs, je n’avais plus ressenti un tel malaise dans une salle de spectacle depuis une représentation de Roméo et Juliette à l’Opéra de Lyon. C’était il y a une bonne décennie au moins … Les décors étaient signés Enki Bilal. L’histoire tragique des deux célèbres amoureux avait été transposée dans une société fictive, tombée sous le joug d’une dictature. Le climat en était véritablement … oppressant.

Valérie : Oh ! Oh ! Oppressant ? A ce point ? Cela m’aurait sûrement plu… Dis m’en plus !

Laurent : Oppressant. C’est le terme le plus juste que je puisse trouver pour décrire le sentiment qui m’a envahi lors de la représentation des Damnés.

Valérie : Oh, non ! Que nenni mon ami ! J’étais au second rang en plein centre, donc plongée au cœur de l’action, alors oui bien sûr il y a de la pression mais pas encore assez à mon goût ! Même quand Loïc Corbery alias Herbert, celui qui refuse la montée du nazisme, saute de la scène pour atterrir juste devant mes pieds, j’aurai aimé qu’il nous prenne à partie, nous secoue afin de nous réveiller, mais je m’emballe là, ce serait devenu une autre pièce…

Laurent : Nous réveiller ? Il n’y avait pourtant pas matière à dormir. Oppressante était cette histoire, au demeurant très intéressante. A celle ou celui qui me demanderait de lui en faire un résumé, je me bornerais certainement à lui répondre ceci : « regarder en face ou fermer les yeux ». Se retrouvant devant les changements politiques de son époque, la famille Von Essenbeck, propriétaire des aciéries de la Ruhr, ne va avoir que deux choix possibles : résister ou collaborer. Nous sommes en Allemagne en février 1933. Alors qu’à Berlin brûle le Reichstag, au cœur de la famille Von Essenbeck couvent les braises qui vont bientôt la consumer. Résister ou collaborer. Le dilemme va venir dévorer chaque membre venu célébrer l’anniversaire du patriarche. Résister ou collaborer. Au centre de la problématique : l’avenir de l’entreprise. La famille se divise.

Valérie : Se divise ? Tu fais dans le politiquement correct, mon ami. Je dirais que la famille se déchire plutôt. Le terme est plus adapté, compte tenu du nombre de drames sanglants qui vont se dérouler sur scène en deux heures.

Laurent : Dès lors, vont se dessiner les alliances stratégiques, les amours utiles, l’ambition de la conquête, le désespoir de survivre et la peur de choisir.

Valérie : Il est clair que l’histoire de la famille Von Essenbeck est loin d’être neutre dans cette Allemagne qui va basculer du côté obscur en 1933. Et le conflit qui ronge cette famille est parfaitement rendu. Tous les coups-bas sont permis. Ceux qui veulent rester intègres paieront les pots cassés.

Laurent : Avoue que le spectacle est lourd, très lourd même. Il ne laissera personne indifférent … en bien ou en mal.

Valérie : Oui, nous sommes d’accord. Ce spectacle ne peut laisser de marbre, car il possède des résonances étrangement actuelles. Il suffit de regarder notre monde.

Laurent : Oppressante est l’ambiance aussi. L’extrême lenteur de l’action, le caractère froid du jeu des comédiens (dont l’interprétation ne souffre aucune critique par ailleurs) et des décors, la brutalité des sons et des lumières …

Valérie : Là, c’est un peu court jeune homme. On pourrait dire, Ô Dieu, bien des choses en somme … Par exemple, je m’étendrais un peu plus sur le talent de la troupe du Français. J’ai été soufflée par les interprétations de Christophe Montenez, qui joue Martin, le jeune héritier de l’empire Von Essenbeck et d’Eric Génovèse, dans le rôle de l’implacable Wolf Von Aschenbach. Ils sont presque méconnaissables chacun dans leur genre. Il y a aussi Loïc Corbery, touchant et fragile. Que dire de Didier Sandre qui incarne superbement le patriarche de la famille. Je ne peux pas tous les citer car la distribution est importante pour cette pièce mais ils sont tous excellents !

Laurent : D’accord, mais tout concourt à créer une atmosphère de malaise … qui au fil de l’avancée de la pièce est devenue, pour moi, difficilement supportable.

Valérie : L’atmosphère ambiguë et l’ambiance décadente sont très bien rendues grâce aux moyens utilisés par le metteur en scène Ivo Van Hove. Pour la décadence, te souviens-tu de cette scène mémorable de fête des SA avec Denis Podalydès et Sébastien Baulain ?  Je n’ai pas éprouvée de malaise croissant même si le climat se tend de plus en plus au fil de la pièce. Pour moi, il aurait fallu encore plus de tension.

Laurent : Mmmm … Il est de coutume de dire que le théâtre se doit d’être un vecteur d’émotions. Eh bien, ici, l’effet recherché est pleinement atteint. En bien ou en mal. Mon expérience fut aussi douloureuse qu’intéressante.

Valérie : Pour ma part, je reverrai volontiers cette pièce mais assise ailleurs dans la salle Richelieu car, très près de la scène, je suis sûre de ne pas avoir tout vu. Ivo Van Hove est un perfectionniste. Ses mises en scène méritent plusieurs visions pour appréhender l’ensemble des dispositifs qu’il utilise et complètement cerner l’âme qu’il a souhaité donner à la pièce. Bon allez, ce n’est pas tout ça, mais y en a qui ont du travail. Je dois écrire ma critique sur la pièce Les Damnés, justement, et pour l’instant je ne sais pas trop comment l’aborder. Une idée ?

 

Propos extraits de la critique de Laurent Moulin et d’une certaine conversation sucrée.

 

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