Pièce contemporaine

L’ordre du jour

Christophe Raynaud de Lage

Le spectacle lève le voile avec acuité sur les mécanismes de compromission qui ont permis l’ascension nazie : la réunion secrète du 20 février 1933 où vingt-quatre industriels acceptent de financer Hitler, les manœuvres conduisant à l’Anschluss, la passivité des démocraties européennes. Cette succession d’évènements, apparemment anodins, conduisant inexorablement à la catastrophe, résonne avec une actualité troublante en 2026. Mentir, tordre les esprits pour imposer un récit alternatif : les mêmes armes sont aujourd’hui brandies par les populismes contemporains.

Jean Bellorini signe une adaptation magistrale du récit d’Éric Vuillard, lauréat du prix Goncourt 2017, transformant L’Ordre du jour en une expérience théâtrale saisissante au Vieux-Colombier. Accompagné d’un quatuor extrêmement talentueux de sociétaires de la Comédie-Française – Laurent Stocker, Julie Sicard, Jérémy Lopez et Baptiste Chabauty – le metteur en scène compose une œuvre unique où le grotesque côtoie constamment le tragique.

La proposition scénique frappe d’emblée par son audace formelle. Plutôt que d’opter pour une simple lecture ou mise en espace, Bellorini élabore un véritable réquisitoire qui transcende le roman sans en trahir l’essence. L’écriture ciselée de Vuillard, ses formules incisives et sa précision historique demeurent intactes, portées par une interprétation remarquable.

Un immense miroir mobile domine le plateau, véritable pivot dramaturgique qui modifie constamment les perspectives. Cet objet scénique ne se contente pas de refléter: il écrase les silhouettes. L’image des vingt-quatre paires de chaussures vernies, parfaitement alignées, symbolisant les industriels allemands prêts à marcher au pas du régime nazi, demeure gravée dans les mémoires par sa sobriété redoutable.

Il y a aussi les masques créés par Cécile Kretschmar qui amplifient cette esthétique grotesque. Volontairement difformes et disproportionnés, ils transforment Hitler et Goering en créatures oscillant entre caricature et cauchemar.

Jean Bellorini et son quatuor d’interprètes exceptionnels livrent ainsi un témoignage aussi brillant que glaçant. Une prise de conscience urgente est à l’ordre du jour !

#Resiste

Christophe Raynaud de Lage

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