
Rusalka est l’avant dernier opéra d’Antonin Dvorak, un chef d’oeuvre de la musique lyrique tchèque inspiré de La Petite Sirène d’Andersen et du conte Undine, racontant l’histoire d’amour tragique d’une ondine et d’un prince humain. Il pose avec acuité la question du prix à payer pour accéder au bonheur.
L’Opéra Bastille accueille à nouveau le fascinant Rusalka d’Antonín Dvořák dans la production signée Robert Carsen, créée il y a plus de vingt ans. Cette production n’a pas pris une seule ride. Cette vision scénique continue de captiver par sa puissance évocatrice et son raffinement esthétique, offrant aux spectateurs une plongée dans l’univers envoûtant de ce conte où se mêlent désir impossible et sacrifice ultime.

La proposition scénique repose sur un concept architectural audacieux : le plateau se divise autour d’axes de symétrie qui matérialisent la frontière entre deux mondes. Cette géométrie miroir crée un dialogue permanent entre l’univers aquatique des créatures fantastiques et la sphère terrestre des mortels. Les surfaces miroitantes incarnent véritablement les tourments intérieurs de l’héroïne, écartelée entre deux existences. L’éclairage joue un rôle fondamental dans cette dramaturgie visuelle. Des ondulations lumineuses qui parcourent les parois du décor évoquent les remous d’un lac invisible, créant une atmosphère onirique qui sert le propos de l’œuvre.
Dvořák déploie dans Rusalka une écriture symphonique magnifique avec des cordes chatoyantes (la harpe est magnifiée dans le troisième acte) et des mélodies envoûtantes qui tissent une trame sonore rarement entendue. L’Orchestre de l’Opéra de Paris se distingue par sa générosité à la fois raffinée et maitrisée. La direction de Kasushi Ôno se caractérise par sa fluidité et son attention constante aux chanteurs, créant un équilibre délicat entre délicatesse et puissance qui s’affine progressivement au cours de la représentation.

Nicole Car incarne une Rusalka lumineuse et touchante. La soprano déploie une riche palette qui confère à son chant une émotion rayonnante. La beauté de sa ligne vocale, son intelligence de jeu et sa compréhension intime du personnage transforment chaque phrase musicale en moment de grace. Son « Chant à la lune » constitue un moment emblématique de la partition, cette prière mélancolique où l’ondine confie son amour à l’astre nocturne atteint une intensité lyrique merveilleuse.
La distribution réunit des artistes de qualité : Ekaterina Gubanova compose une princesse étrangère convaincante, tandis que le trio des nymphes (Margarita Polonskaya, Maria Warenberg et Noa Beinart) offre une harmonie de ton remarquable. Seray Pinar (entendue dans le ballet Mayerling la saison passée) se distingue dans le rôle du Garçon de cuisine, avec un mezzo joliment timbré.
L’émotion se distille crescendo tout au long de la représentation, culminant dans un dénouement d’une intensité bouleversante. Le Rusalka de Robert Carsen s’impose comme l’un des sommets du répertoire lyrique romantique, grace à sa richesse musicale, son intensité dramatique et beauté visuelle dans une synthèse rare. Cette reprise nous rappelle que l’opéra peut encore, aujourd’hui, toucher au sublime lorsque tous les éléments de la création scénique conspirent à l’excellence.
A l’Opéra Bastille jusqu’au 20 mai 2026

