Théâtre

Cochons d’Inde

Sébastien Thiéry excelle dans l’art de transformer nos petits enfers quotidiens en grandes comédies. Avec Cochons d’Inde, il s’attaque à un monstre que nous connaissons tous : la machine administrative qui broie l’individu sous prétexte de procédures.

Le pitch tient en quelques mots : Alain Kraft, homme d’affaires installé, se rend à sa banque pour un problème de carte. Rien de grave, pense-t-il. Sauf que l’établissement vient d’être repris par un groupe indien et que les nouvelles règles défient toute logique. Résultat ? Il se retrouve séquestré dans l’agence, otage involontaire d’un système qui refuse de le laisser partir tant que son dossier n’est pas « conforme ». Mais conforme à quoi ? Personne ne semble le savoir.

Ce qui frappe d’emblée, c’est la justesse du propos. Certes Sébastien Thiéry force un peu le trait : il suffit d’exagérer à peine la réalité pour que l’horreur apparaisse. Ces échanges stériles avec des interlocuteurs qui récitent leur script, ces formulaires qui en appellent d’autres, cette impression d’être transparent face à un système sourd… Nous y sommes tous passés. L’auteur transforme cette frustration universelle en matière théâtrale explosive.

Le texte navigue entre rire franc et malaise croissant. On s’amuse des répliques cinglantes, on s’esclaffe devant les situations ubuesques, mais un sentiment d’angoisse ne cesse de grandir. Car sous le vernis comique se cache une vérité dérangeante : nous sommes tous des numéros dans des bases de données, manipulables à merci par ceux qui détiennent les codes d’accès.

Arnaud Ducret est la victime du système, il se débat avec une énergie incroyable. Son personnage traverse de nombreuses phases : l’incompréhension polie, l’agacement, la colère, puis l’effondrement et le désespoir. Maxime d’Aboville campe un conseiller bancaire pathétique et terrifiant à la fois. Prisonnier lui-même du système qu’il applique, il devient tel un robot, l’incarnation parfaite de cette violence désincarnée qui caractérise nos sociétés modernes. Quant à Emmanuelle Bougerol, elle crève littéralement la scène en responsable d’agence déconnectée du réel. Ses interventions oscillent entre le burlesque pur et une froideur glaçante.

Julien Boisselier signe une mise en scène épurée et efficace. Le décor minimaliste de Jean Hass – ces murs blancs, ce mobilier standardisé – évoque parfaitement l’univers aseptisé des espaces bancaires contemporains. L’espace devient progressivement une prison mentale dont on ne s’échappe pas.

Molière 2009 du meilleur spectacle comique, Cochons d’Inde n’a rien perdu de sa pertinence. Au contraire : à l’ère de la dématérialisation totale, des chatbots et des centres d’appel délocalisés, la pièce résonne avec une acuité redoublée.

Au théâtre des Nouveautés jusqu’au 28 juin 2026

https://www.theatredesnouveautes.fr/

3 commentaires sur “Cochons d’Inde

  1. Comme c’est bizarre 🤔Mathieu m’avait dit qu’il ne pouvait pas avoir de place…

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