Théâtre

Le procès d’une vie

Cette pièce nous replonge dans un moment charnière de l’histoire des droits des femmes en France. En 1971, la société française vit encore sous le joug d’une législation archaïque où l’interruption volontaire de grossesse demeure un crime, tandis que le viol reste largement impuni. Cette même année, sous l’impulsion de Simone de Beauvoir, 343 femmes célèbres et anonymes signent un manifeste retentissant, déclarant publiquement avoir avorté. Un an plus tard, en octobre 1972, le procès de Bobigny devient le théâtre d’une révolution judiciaire et sociale.

L’affaire concerne Marie-Claire, adolescente de 16 ans tombée enceinte après un viol – car oui, elle avait dit non. Déterminée à ne pas devenir mère, elle se fait avorter avec l’aide de plusieurs femmes. Toutes se retrouvent devant les tribunaux. C’est alors que l’avocate Gisèle Halimi transforme brillamment ce procès en tribune politique, en plaidoyer vibrant pour la légalisation de l’avortement et l’émancipation féminine. Cette bataille juridique ouvrira la voie à la loi Veil de 1975, victoire législative majeure portée par Simone Veil dès sa nomination.

Le spectacle rend hommage à ces pionnières qui ont osé défier une société où l’image sacralisée de la maternité primait sur l’autonomie corporelle des femmes, où les hommes disposaient de libertés refusées aux femmes. Il rappelle également que ces droits, même conquis, restent fragiles et nécessitent une vigilance constante.

L’œuvre, écrite par Barbara Lamballais et Karina Testa, débute sans préambule ni rideau, immergeant immédiatement les spectateurs dans une assemblée féminine évoquant le Manifeste des 343. Cette entrée en matière abolit la frontière entre scène et salle, faisant du public un témoin actif de cette lutte collective. Alors les esprits chagrins pourraient dire qu’il n y a pas de surprise puisqu’on sait ce qu’il s’est passé. Mais oui rappelons qu’il est important de garder ces acquis et que le monde nous semble parfois bien incertain.

La mise en scène de Barbara Lamballais est d’une grande sobriété. elle privilégie l’évocation à la reconstitution. Quelques chaises, un banc, des éclairages tranchés et des miroirs fragmentant l’espace suffisent à créer tour à tour un tribunal, un salon ou une station de métro.

La distribution talentueuse porte le spectacle avec une justesse remarquable. Les comédiennes – accompagnées d’un unique comédien, incarnant avec froideur la rigidité du système judiciaire – endossent de multiples rôles : avocates, accusées, mères, juges, militantes. Clotilde Daniault incarne avec talent la légendaire Gisèle Halimi, tandis que Maud Forget bouleverse par son interprétation contenue de la jeune Marie-Claire.

Ce spectacle frappe par sa puissance émotionnelle et politique. Il devient une chambre d’écho d’un combat essentiel, un devoir de mémoire envers ces femmes ordinaires devenues extraordinaires par leur audace.

Un théâtre de combat, au sens noble, qui mérite absolument d’être découvert.

Au théâtre du Splendid jusqu’au 31 mai 2026

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